Affectum laudaticum – L’émerveillement, racine de la foi
L’émerveillement est au cœur de la foi chrétienne, et même à la racine de la conversion des premiers apôtres. La pêche miraculeuse et les autres miracles de Jésus sont « choses extraordinaires », « dignes d’admiration », et partagent cette étymologie avec l’émerveillement (mirabelia : merveille, mirus qui donne miracle, surprise, étonnement). Tant et si bien que l’émerveillement devant le Verbe tient lieu de porte pour la conversion. Pas seulement pour les convertis du crépuscule, mais aussi pour ceux du matin.
Laudine, la foi émerveillée d’un enfant
Certains soirs, je lis avec ma fille de quatre ans, Laudine, La Miche de pain, et ses passages préférés sont ceux où Jésus accomplit ses miracles. À chaque épisode, elle frétille, me regarde éberluée et exulte : « C’est le plus fort Jésus ! » et encore « Je l’aime ! ». Elle, la petite fille convertie au matin de sa vie, s’endort au soir émerveillée, louant en songe ce Dieu fait homme, jusqu’au matin. Et le soir suivant, reprenant le miracle à la page où elle l’avait laissé, Laudine rallume ce flambeau pour conjurer l’obscurité où elle se glisse, en attendant l’aurore.
Mais viennent les réveils difficiles où Jésus semble absent, les longues journées aux mille tracas vécus comme de petites persécutions, l’école sorte d’Égypte quotidienne, les retours à la maison où son cananéen de petit frère a souverainement goûté au bonheur de tous ses jouets, etc. Mais aussi l’irruption de Jésus au cœur des doutes, des culpabilités et des conflits, pesant de son autorité pour la réconciliation avec Lui, avec les autres et avec elle-même.
Et le monde devant elle, qui se prépare à découvrir l’Église de demain dont elle aura sa part d’incarnation : faudra-t-il s’émerveiller de la même manière que les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui ? Car il faudra bien continuer à pousser la porte afin de rebâtir là où certains sont parvenus à tenir les murs.
L’émerveillement comme origine de la foi
En ethnographe de ma propre fille, je constate d’abord l’importance personnelle de l’émerveillement pour la découverte et l’ancrage de la foi. Au-delà des miracles, qui sont l’objet archétypal de ce sentiment, nous pourrions tous nous souvenir de ce qui fit notre conversion profonde. Tous nous trouverions, selon une gradation d’intensité et pour des objets plus ou moins intellectuels ou émotionnels, ce « sentiment laudatif ». Même au cœur de la souffrance, transfigurée comme elle peut l’être par la Grâce en louange de charité surabondante et salvifique du Christ. Et aussi, nous trouvons et retrouvons ce sentiment laudatif à échéances régulières au gré des aléas de la vie spirituelle, et même dans le canon des rites.
La louange dans la tradition chrétienne
La louange est à la fois immanente à la rencontre avec le Christ et itérative de la relation au Christ. Elle est à l’alpha et à l’oméga de ce chemin en Christ. Nominale (singulière dans sa substance qui procède de la rencontre avec Dieu) et générique par le jaillissement cyclique et rituel de l’expérience qu’elle procure. C’est la double nature de la louange : immanente et itérative, nominale et générique, personnelle et ecclésiale.
Alleluia ! : Loué soit le nom du Seigneur ! Puis les laudes, instituées par Benoît de Nursie en 530, autour des psaumes 148, 149 et 150. Ensuite, le Cantique des Créatures de saint François (1225) puis Laudato Si du pape François, témoignent d’une tradition toujours vivante, entre enracinement et adaptation.
Un sentiment nécessaire mais non suffisant
L’émerveillement, passage obligé, n’est pas l’aboutissement. Comme Laudine, chaque croyant traverse différents états spirituels, qui enrichissent sa foi dans une dynamique propre. De même qu’un couple n’aime pas toujours de la même manière, et que l’extase des premiers instants devient souvent complicité tranquille, les sentiments spirituels du croyant évoluent. Le couple est une bonne matrice du Salut car il prépare à l’Alliance éternelle, dont il est un sacrement. L’Amour n’est pas un sentiment mais un état.
Une Église d’aujourd’hui en mutation
Un frémissement se fait sentir après un cycle inédit d’antichristianisme et d’irréligiosité. La louange des jeunes est plus intérieure, solennelle, silencieuse, centrée sur la connaissance. Loin de l’exaltation de leurs aînés.
La génération précédente exaltait par besoin de libération (libération sexuelle, théologique, politique, etc.). Aujourd’hui, les jeunes exaltent peu, ou exaltent autrement : sobrement. Il n’est qu’à les entendre chanter Dies Irae en latin dans les chapelles de montagne, sans micro ni ampli, avec ferveur et timidité.
Les vieux progressistes et les jeunes conservateurs sont souvent plus proches dans leur foi que dans leurs formes d’expression. Les premiers cherchent la libération, les seconds la verticalité. Les premiers veulent inventer, les seconds recevoir. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Les premiers cherchent à croire, les seconds cherchent à comprendre. Les premiers exaltent, les seconds s’émerveillent.
Privation ou redécouverte ?
L’émerveillement des jeunes chrétiens d’aujourd’hui est souvent teinté d’une forme de tristesse : celle de découvrir un patrimoine qu’ils n’ont pas reçu. Ils regardent les rites, les textes, la liturgie avec des yeux neufs. Ils s’émerveillent de la tradition comme si elle venait d’apparaître. Ils ne la reconnaissent pas comme un héritage, mais comme une fraîcheur oubliée. Et ils demandent : « pourquoi nous en a-t-on privé ? » Quel théologien, quelle pastorale, quelle génération a décidé de ne pas transmettre cela ? Quelle foi a justifié une telle perte ? Quels fruits en ont été tirés ?
Conclusion : Louange sur les ruines de Cluny
Je tiens ma fille Laudine par la main et nous nous promenons à Cluny, à l’intérieur de ce qui fut jadis la Maior Ecclesia. Une route traverse la nef, l’eau ruisselle souillée là où coulaient les fleuves du Paradis. Le samedi, le marché recouvre les anciennes chapelles. Il faut payer pour accéder au transept encore debout.
Je lui décris la merveille. Nous avançons dans un cortège imaginaire. Le battement des étourneaux se perd dans le clocher. La louange grave des bénédictins de jadis couvre la ville muette. L’Abbaye disparue est là, aveuglante.
Si petite soit-elle, Laudine s’émerveille. Elle touche les pierres érodées et chante un hymne : « Pourrait-on la reconstruire ? »
Certains lui répondraient : « Non, c’est beaucoup trop de travail et d’argent. »
D’autres : « à quoi bon ? Tu sais, il n’y a déjà pas grand monde dans nos petites églises. ». Et puis « c’est la Foi intérieure qui compte, le reste est superflu. ». Je suis traversé par une pensée : cette intériorité, ou plutôt ce confinement intérieur de la Foi, ce n’est pas l’hypostase de la magnifique abbaye qui se restaure et se prolonge dans l’invisible. Bien au contraire, c’est l’hypostase de son état de ruine. La ruine de l’église, c’est la ruine de l’Église.
Pour Laudine, il me vient, grâce au ciel, l’histoire de Saint François et je la lui raconte. Une ruine, celle de San Damiano. Un homme seul et démuni. Mais l’Esprit. Et tout devient possible. Et quand la Foi est immense, le Temple éternel qui nous habite déborde ses travées sur la terre, afin que nous en louions déjà, par nos sens et nos œuvres, les merveilles du Ciel. C’est à ce miracle que nous sommes appelés aujourd’hui.
Publié le 01 août 2025
Affectum laudaticum – L’émerveillement, racine de la foi
L’émerveillement est au cœur de la foi chrétienne, et même à la racine de la conversion des premiers apôtres. La pêche miraculeuse et les autres miracles de Jésus sont « choses extraordinaires », « dignes d’admiration », et partagent cette étymologie avec l’émerveillement (mirabelia : merveille, mirus qui donne miracle, surprise, étonnement). Tant et si bien que l’émerveillement devant le Verbe tient lieu de porte pour la conversion. Pas seulement pour les convertis du crépuscule, mais aussi pour ceux du matin.
Laudine, la foi émerveillée d’un enfant
Certains soirs, je lis avec ma fille de quatre ans, Laudine, La Miche de pain, et ses passages préférés sont ceux où Jésus accomplit ses miracles. À chaque épisode, elle frétille, me regarde éberluée et exulte : « C’est le plus fort Jésus ! » et encore « Je l’aime ! ». Elle, la petite fille convertie au matin de sa vie, s’endort au soir émerveillée, louant en songe ce Dieu fait homme, jusqu’au matin. Et le soir suivant, reprenant le miracle à la page où elle l’avait laissé, Laudine rallume ce flambeau pour conjurer l’obscurité où elle se glisse, en attendant l’aurore.
Mais viennent les réveils difficiles où Jésus semble absent, les longues journées aux mille tracas vécus comme de petites persécutions, l’école sorte d’Égypte quotidienne, les retours à la maison où son cananéen de petit frère a souverainement goûté au bonheur de tous ses jouets, etc. Mais aussi l’irruption de Jésus au cœur des doutes, des culpabilités et des conflits, pesant de son autorité pour la réconciliation avec Lui, avec les autres et avec elle-même.
Et le monde devant elle, qui se prépare à découvrir l’Église de demain dont elle aura sa part d’incarnation : faudra-t-il s’émerveiller de la même manière que les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui ? Car il faudra bien continuer à pousser la porte afin de rebâtir là où certains sont parvenus à tenir les murs.
L’émerveillement comme origine de la foi
En ethnographe de ma propre fille, je constate d’abord l’importance personnelle de l’émerveillement pour la découverte et l’ancrage de la foi. Au-delà des miracles, qui sont l’objet archétypal de ce sentiment, nous pourrions tous nous souvenir de ce qui fit notre conversion profonde. Tous nous trouverions, selon une gradation d’intensité et pour des objets plus ou moins intellectuels ou émotionnels, ce « sentiment laudatif ». Même au cœur de la souffrance, transfigurée comme elle peut l’être par la Grâce en louange de charité surabondante et salvifique du Christ. Et aussi, nous trouvons et retrouvons ce sentiment laudatif à échéances régulières au gré des aléas de la vie spirituelle, et même dans le canon des rites.
La louange dans la tradition chrétienne
La louange est à la fois immanente à la rencontre avec le Christ et itérative de la relation au Christ. Elle est à l’alpha et à l’oméga de ce chemin en Christ. Nominale (singulière dans sa substance qui procède de la rencontre avec Dieu) et générique par le jaillissement cyclique et rituel de l’expérience qu’elle procure. C’est la double nature de la louange : immanente et itérative, nominale et générique, personnelle et ecclésiale.
Alleluia ! : Loué soit le nom du Seigneur ! Puis les laudes, instituées par Benoît de Nursie en 530, autour des psaumes 148, 149 et 150. Ensuite, le Cantique des Créatures de saint François (1225) puis Laudato Si du pape François, témoignent d’une tradition toujours vivante, entre enracinement et adaptation.
Un sentiment nécessaire mais non suffisant
L’émerveillement, passage obligé, n’est pas l’aboutissement. Comme Laudine, chaque croyant traverse différents états spirituels, qui enrichissent sa foi dans une dynamique propre. De même qu’un couple n’aime pas toujours de la même manière, et que l’extase des premiers instants devient souvent complicité tranquille, les sentiments spirituels du croyant évoluent. Le couple est une bonne matrice du Salut car il prépare à l’Alliance éternelle, dont il est un sacrement. L’Amour n’est pas un sentiment mais un état.
Une Église d’aujourd’hui en mutation
Un frémissement se fait sentir après un cycle inédit d’antichristianisme et d’irréligiosité. La louange des jeunes est plus intérieure, solennelle, silencieuse, centrée sur la connaissance. Loin de l’exaltation de leurs aînés.
La génération précédente exaltait par besoin de libération (libération sexuelle, théologique, politique, etc.). Aujourd’hui, les jeunes exaltent peu, ou exaltent autrement : sobrement. Il n’est qu’à les entendre chanter Dies Irae en latin dans les chapelles de montagne, sans micro ni ampli, avec ferveur et timidité.
Les vieux progressistes et les jeunes conservateurs sont souvent plus proches dans leur foi que dans leurs formes d’expression. Les premiers cherchent la libération, les seconds la verticalité. Les premiers veulent inventer, les seconds recevoir. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Les premiers cherchent à croire, les seconds cherchent à comprendre. Les premiers exaltent, les seconds s’émerveillent.
Privation ou redécouverte ?
L’émerveillement des jeunes chrétiens d’aujourd’hui est souvent teinté d’une forme de tristesse : celle de découvrir un patrimoine qu’ils n’ont pas reçu. Ils regardent les rites, les textes, la liturgie avec des yeux neufs. Ils s’émerveillent de la tradition comme si elle venait d’apparaître. Ils ne la reconnaissent pas comme un héritage, mais comme une fraîcheur oubliée. Et ils demandent : « pourquoi nous en a-t-on privé ? » Quel théologien, quelle pastorale, quelle génération a décidé de ne pas transmettre cela ? Quelle foi a justifié une telle perte ? Quels fruits en ont été tirés ?
Conclusion : Louange sur les ruines de Cluny
Je tiens ma fille Laudine par la main et nous nous promenons à Cluny, à l’intérieur de ce qui fut jadis la Maior Ecclesia. Une route traverse la nef, l’eau ruisselle souillée là où coulaient les fleuves du Paradis. Le samedi, le marché recouvre les anciennes chapelles. Il faut payer pour accéder au transept encore debout.
Je lui décris la merveille. Nous avançons dans un cortège imaginaire. Le battement des étourneaux se perd dans le clocher. La louange grave des bénédictins de jadis couvre la ville muette. L’Abbaye disparue est là, aveuglante.
Si petite soit-elle, Laudine s’émerveille. Elle touche les pierres érodées et chante un hymne : « Pourrait-on la reconstruire ? »
Certains lui répondraient : « Non, c’est beaucoup trop de travail et d’argent. »
D’autres : « à quoi bon ? Tu sais, il n’y a déjà pas grand monde dans nos petites églises. ». Et puis « c’est la Foi intérieure qui compte, le reste est superflu. ». Je suis traversé par une pensée : cette intériorité, ou plutôt ce confinement intérieur de la Foi, ce n’est pas l’hypostase de la magnifique abbaye qui se restaure et se prolonge dans l’invisible. Bien au contraire, c’est l’hypostase de son état de ruine. La ruine de l’église, c’est la ruine de l’Église.
Pour Laudine, il me vient, grâce au ciel, l’histoire de Saint François et je la lui raconte. Une ruine, celle de San Damiano. Un homme seul et démuni. Mais l’Esprit. Et tout devient possible. Et quand la Foi est immense, le Temple éternel qui nous habite déborde ses travées sur la terre, afin que nous en louions déjà, par nos sens et nos œuvres, les merveilles du Ciel. C’est à ce miracle que nous sommes appelés aujourd’hui.
Publié le 01 août 2025
Affectum laudaticum – L’émerveillement, racine de la foi
L’émerveillement est au cœur de la foi chrétienne, et même à la racine de la conversion des premiers apôtres. La pêche miraculeuse et les autres miracles de Jésus sont « choses extraordinaires », « dignes d’admiration », et partagent cette étymologie avec l’émerveillement (mirabelia : merveille, mirus qui donne miracle, surprise, étonnement). Tant et si bien que l’émerveillement devant le Verbe tient lieu de porte pour la conversion. Pas seulement pour les convertis du crépuscule, mais aussi pour ceux du matin.
Laudine, la foi émerveillée d’un enfant
Certains soirs, je lis avec ma fille de quatre ans, Laudine, La Miche de pain, et ses passages préférés sont ceux où Jésus accomplit ses miracles. À chaque épisode, elle frétille, me regarde éberluée et exulte : « C’est le plus fort Jésus ! » et encore « Je l’aime ! ». Elle, la petite fille convertie au matin de sa vie, s’endort au soir émerveillée, louant en songe ce Dieu fait homme, jusqu’au matin. Et le soir suivant, reprenant le miracle à la page où elle l’avait laissé, Laudine rallume ce flambeau pour conjurer l’obscurité où elle se glisse, en attendant l’aurore.
Mais viennent les réveils difficiles où Jésus semble absent, les longues journées aux mille tracas vécus comme de petites persécutions, l’école sorte d’Égypte quotidienne, les retours à la maison où son cananéen de petit frère a souverainement goûté au bonheur de tous ses jouets, etc. Mais aussi l’irruption de Jésus au cœur des doutes, des culpabilités et des conflits, pesant de son autorité pour la réconciliation avec Lui, avec les autres et avec elle-même.
Et le monde devant elle, qui se prépare à découvrir l’Église de demain dont elle aura sa part d’incarnation : faudra-t-il s’émerveiller de la même manière que les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui ? Car il faudra bien continuer à pousser la porte afin de rebâtir là où certains sont parvenus à tenir les murs.
L’émerveillement comme origine de la foi
En ethnographe de ma propre fille, je constate d’abord l’importance personnelle de l’émerveillement pour la découverte et l’ancrage de la foi. Au-delà des miracles, qui sont l’objet archétypal de ce sentiment, nous pourrions tous nous souvenir de ce qui fit notre conversion profonde. Tous nous trouverions, selon une gradation d’intensité et pour des objets plus ou moins intellectuels ou émotionnels, ce « sentiment laudatif ». Même au cœur de la souffrance, transfigurée comme elle peut l’être par la Grâce en louange de charité surabondante et salvifique du Christ. Et aussi, nous trouvons et retrouvons ce sentiment laudatif à échéances régulières au gré des aléas de la vie spirituelle, et même dans le canon des rites.
La louange dans la tradition chrétienne
La louange est à la fois immanente à la rencontre avec le Christ et itérative de la relation au Christ. Elle est à l’alpha et à l’oméga de ce chemin en Christ. Nominale (singulière dans sa substance qui procède de la rencontre avec Dieu) et générique par le jaillissement cyclique et rituel de l’expérience qu’elle procure. C’est la double nature de la louange : immanente et itérative, nominale et générique, personnelle et ecclésiale.
Alleluia ! : Loué soit le nom du Seigneur ! Puis les laudes, instituées par Benoît de Nursie en 530, autour des psaumes 148, 149 et 150. Ensuite, le Cantique des Créatures de saint François (1225) puis Laudato Si du pape François, témoignent d’une tradition toujours vivante, entre enracinement et adaptation.
Un sentiment nécessaire mais non suffisant
L’émerveillement, passage obligé, n’est pas l’aboutissement. Comme Laudine, chaque croyant traverse différents états spirituels, qui enrichissent sa foi dans une dynamique propre. De même qu’un couple n’aime pas toujours de la même manière, et que l’extase des premiers instants devient souvent complicité tranquille, les sentiments spirituels du croyant évoluent. Le couple est une bonne matrice du Salut car il prépare à l’Alliance éternelle, dont il est un sacrement. L’Amour n’est pas un sentiment mais un état.
Une Église d’aujourd’hui en mutation
Un frémissement se fait sentir après un cycle inédit d’antichristianisme et d’irréligiosité. La louange des jeunes est plus intérieure, solennelle, silencieuse, centrée sur la connaissance. Loin de l’exaltation de leurs aînés.
La génération précédente exaltait par besoin de libération (libération sexuelle, théologique, politique, etc.). Aujourd’hui, les jeunes exaltent peu, ou exaltent autrement : sobrement. Il n’est qu’à les entendre chanter Dies Irae en latin dans les chapelles de montagne, sans micro ni ampli, avec ferveur et timidité.
Les vieux progressistes et les jeunes conservateurs sont souvent plus proches dans leur foi que dans leurs formes d’expression. Les premiers cherchent la libération, les seconds la verticalité. Les premiers veulent inventer, les seconds recevoir. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Les premiers cherchent à croire, les seconds cherchent à comprendre. Les premiers exaltent, les seconds s’émerveillent.
Privation ou redécouverte ?
L’émerveillement des jeunes chrétiens d’aujourd’hui est souvent teinté d’une forme de tristesse : celle de découvrir un patrimoine qu’ils n’ont pas reçu. Ils regardent les rites, les textes, la liturgie avec des yeux neufs. Ils s’émerveillent de la tradition comme si elle venait d’apparaître. Ils ne la reconnaissent pas comme un héritage, mais comme une fraîcheur oubliée. Et ils demandent : « pourquoi nous en a-t-on privé ? » Quel théologien, quelle pastorale, quelle génération a décidé de ne pas transmettre cela ? Quelle foi a justifié une telle perte ? Quels fruits en ont été tirés ?
Conclusion : Louange sur les ruines de Cluny
Je tiens ma fille Laudine par la main et nous nous promenons à Cluny, à l’intérieur de ce qui fut jadis la Maior Ecclesia. Une route traverse la nef, l’eau ruisselle souillée là où coulaient les fleuves du Paradis. Le samedi, le marché recouvre les anciennes chapelles. Il faut payer pour accéder au transept encore debout.
Je lui décris la merveille. Nous avançons dans un cortège imaginaire. Le battement des étourneaux se perd dans le clocher. La louange grave des bénédictins de jadis couvre la ville muette. L’Abbaye disparue est là, aveuglante.
Si petite soit-elle, Laudine s’émerveille. Elle touche les pierres érodées et chante un hymne : « Pourrait-on la reconstruire ? »
Certains lui répondraient : « Non, c’est beaucoup trop de travail et d’argent. »
D’autres : « à quoi bon ? Tu sais, il n’y a déjà pas grand monde dans nos petites églises. ». Et puis « c’est la Foi intérieure qui compte, le reste est superflu. ». Je suis traversé par une pensée : cette intériorité, ou plutôt ce confinement intérieur de la Foi, ce n’est pas l’hypostase de la magnifique abbaye qui se restaure et se prolonge dans l’invisible. Bien au contraire, c’est l’hypostase de son état de ruine. La ruine de l’église, c’est la ruine de l’Église.
Pour Laudine, il me vient, grâce au ciel, l’histoire de Saint François et je la lui raconte. Une ruine, celle de San Damiano. Un homme seul et démuni. Mais l’Esprit. Et tout devient possible. Et quand la Foi est immense, le Temple éternel qui nous habite déborde ses travées sur la terre, afin que nous en louions déjà, par nos sens et nos œuvres, les merveilles du Ciel. C’est à ce miracle que nous sommes appelés aujourd’hui.
Dans ce dossier
Publié le 01 août 2025